Les sénateurs entament demain l'examen de la réforme des retraites. Samedi, de 900.000 (selon la police) à 3 millions de personnes (selon la CGT) ont manifesté. Des gestes sont prévus pour les mères de trois enfants, mais le gouvernement reste inflexible sur les mesures d'âge.
Les sénateurs sont prévenus. A l'heure d'entamer l'examen de la réforme des retraites, à partir de demain et pour dix jours (le vote est prévu le 15 octobre), ils devront composer avec une contestation populaire, dont l'ampleur n'a d'égale que la constance. Samedi, pour la troisième fois en moins d'un mois, de très importants cortèges ont défilé dans toute la France contre une réforme « injuste ». Avec, à la clef, une nouvelle guerre des chiffres : 3 millions de personnes selon la CGT, comme le 23 septembre, contre 899.000 selon la police, soit 10% de moins que dix jours auparavant.
L'analyse qualitative est toutefois plus éclairante que la quantitative. En misant sur un samedi, les syndicats ont, semble-t-il, réussi leur pari de drainer un nouveau public. Partout, on a défilé en famille et la proportion de femmes, de salariés du privé (a fortiori des TPE et PME) et de jeunes a progressé, donnant à la contestation une coloration plus « sociétale » et moins « syndicale », de nombreux militants en ayant profité, eux, pour souffler. Dans les cortèges, beaucoup affirmaient défiler pour la première fois depuis plusieurs années, sinon de leur vie. Bernard Thibault (CGT) y voit « la preuve que la zone de mécontentement populaire s'amplifie ». L'opposition politique en a aussi profité pour redoubler d'ardeur dans ses critiques. Martine Aubry s'est largement affichée au départ du cortège parisien, où étaient présents tous les leaders de gauche. La Première secrétaire du PS a martelé que cette réforme « inefficace » et « injuste » « casse toutes les garanties collectives » et constitue à ce titre « le concentré de la politique de Sarkozy ».
La journée aura surtout confirmé le statu quo dans le bras de fer. Certains défilaient encore que, déjà, en fin d'après midi, le gouvernement, constatait qu'« il n'y a pas d'amplification du mouvement » et répétait son inflexibilité sur les passages à 62 et 67 ans des bornes d'âge. « On ne peut pas le changer si on veut continuer à payer la retraite des personnes », a résumé le ministre du Travail, Eric Woerth.
Avancées « secondaires »
Tous les regards se tournent désormais vers les sénateurs. La semaine dernière, en commission et en accord avec le gouvernement, ils ont adopté des amendements allégeant le poids de la réforme pour les travailleurs handicapés, les chômeurs âgés et les victimes de l'amiante (« Les Echos » du 30 septembre). Un geste est aussi prévu pour les mères de trois enfants lors des débats. Comme il l'explique aux « Echos » (lire page 2), le président UMP du Sénat, Gérard Larcher, soutient un dispositif « transitoire » permettant à celles « nées entre 1950 et le début des années 1960 » - et ayant cessé le travail pour élever leurs enfants -de continuer à bénéficier d'une retraite à taux plein à 65 ans. Environ 100.000 femmes par an seraient concernées, pour celles nées jusqu'en 1963. La mesure pourrait être financée par le plafonnement de l'exonération fiscale des bonifications de pension de 10 % pour les parents de trois enfants.
« On réfléchit à des dispositifs qui permettraient de venir en aide à celles qui sont les plus touchées par ces inégalités de carrière, comme les mères de familles nombreuses, a expliqué hier soir, le Premier ministre François Fillon sur M6. Une des difficultés est que l'Union européenne nous interdit de distinguer les hommes et les femmes. Il faut qu'on trouve un système et nous sommes en train d'y travailler ».
D'autres mesures déjà annoncées devraient être adoptées en séance, sur l'égalité salariale notamment. Mais ces avancées sont jugées très « secondaires » par les syndicats.
Dans ce contexte, les sénateurs de l'opposition promettent une « guerre totale » et l'exécutif exhorte les troupes UMP à respecter « l'équilibre général et financier de la réforme ». Gérard Larcher et le patron des sénateurs UMP, Gérard Longuet, se veulent fermes sur cette ligne rouge. « Lorsque nous chercherons des avantages, nous chercherons des contreparties », a prévenu le second. Mais certains sénateurs pourraient être tentés d'aller plus loin, sur la pénibilité ou le départ à 65 ans pour les femmes en premier lieu. En s'appuyant alors sur l'éventuel soutien des sénateurs centristes, sans qui l'UMP ne dispose pas de la majorité absolue à la Haute Assemblée. De nouveaux gestes gouvernementaux, à la marge, ne sont pas non plus à exclure. Ils ne devraient toutefois pas être dévoilés dans l'immédiat, l'exécutif souhaitant garder des cartouches en réserve avant la prochaine mobilisation, le 12 octobre.
Derek PERROTTE
Le projet du gouvernement sur lesechos.fr/dossier